Je me réfugierai dans les bras protecteurs d’un rêve de passage. Ses fantômes me presseront contre leurs coeurs de nuages effilochés. Les portes sombres des possibles merveilleux s’ouvriront sur la lumière. L’angoisse sera anesthésiée et l’absurde aura des traces de bonheur. J’emprunterai en même temps plusieurs chemins entrelacés et éclatants…aucune issue fatale, aucun écueil mortel.

Et puis mes yeux s’ouvriront à nouveau. Ils verront le noir.


Archive pour janvier, 2011

Tout avait tellement d’importance et rien n’avait d’importance…ce sentiment d’absurde le minait.

On écrivait pendant des jours et des nuits des kilomètres de rapports, qui finissaient leur vie fugitive, oubliés dans une pièce ignorée à l’étage ou mal référencés dans un sous-sol lointain. On retrouvait les premiers lors d’un déménagement vers  une autre tour de verre et béton….ils étaient alors vaguement feuilletés avant de finir balancés dans une benne; on ne retrouvait jamais les seconds.

On avait des agendas complexes, asphyxiés, qui rendaient complexes, asphyxiés les agendas des autres. On faisait déplacer les réunions des dizaines de fois et puis on finissait par les faire annuler. On arrivait par principe en retard aux réunions organisées par les autres, qui s’adaptaient sans broncher, parce que leur place inférieure dans l’organigramme le justifiait.

On tenait des discours dans lesquels on convoquait la morale et l’art. On pervertissait ces mots  et on les rendait insignifiants , on anéantissait le cours du temps, on créait une histoire commune à partir de mensonges. L’objection devenait impossible.

On souriait en rampant. On souriait pour dominer. On engendrait le plus vil chez l’autre.

On ne regardait pas ses collègues crever de drogues et de solitude dans un open space bruyant. On se laissait crever de mal-être.

Le nouveau broyeur noir installé près du photocopieur couleur n’avait pas seulement la particularité d’être silencieux. Fleur avait mis quelques feuilles d’un rapport en contact avec la fente au sommet de la machine éteinte, qui les avait immédiatement détectées et commencé son travail d’ingurgitation et de destruction. Le nouveau broyeur était silencieux et n’avait pas besoin de touches marche et arrêt pour fonctionner.

Une fois les feuilles disparues dans le ventre de la machine, Fleur avait pris quelques minutes pour observer à travers la vitre, vaguement dégoûtée, la Seine verdâtre, le béton des hlm et le gris des tours de la Défense au loin. Enfermée dans son open space, elle pensait souvent que la contemplation de cette laideur, qu’elle ne pouvait pas toucher, finirait par l’anéantir.

Un de ses collègues était ensuite arrivé. Il lui avait dit bonjour et souhaité bonne année sans la regarder, avait posé la main gauche sur le broyeur et fixé son regard sur le photocopieur, qui devait lui vomir son impression. Le broyeur s’était alors réveillé, lui avait dévoré les doigts de la main gauche, puis la main en entier, le bras…le collègue terrorisé, la bouche ouverte et tordue, mais muet, avait finalement disparu tout entier dans le ventre de la machine.

Fleur avait regardé brièvement, neutre, les éclaboussures rouges sur la vitre, les lamelles de chair et de vêtements sur la moquette, était retournée à sa place, avait récupéré son  sac en tissu imprimé tulipes oranges, avait pris l’ascenseur et était allée attendre son bus du retour.

 

 

 

Dans ses rêves, il y avait…une baleine qui la poursuivait à l’intérieur de sa maison emplie d’eau limpide ; elle nageait et s’enfuyait loin de la bête par une ouverture apparue dans le plafond…un bain pris dans une baignoire blanche au milieu de la cour de récréation et des jours d’école toute nue…des requins et des sirènes au fond de la piscine… un grand cerveau dans un champ de fleurs ; elle l’entourait d’une ronde avec d’autres petites filles et chantait des comptines…une demeure sombre, du noir, du velours, un lustre à la lumière troublée et une femme très brune qui l’attendait menaçante au sommet d’un escalier d’opéra…un loup qui ne se lassait pas de la manger; des fourmillements et le réconfort qui descendaient le long de son cou quand elle tombait dans la gueule du prédateur nocturne…des balcons d’où elle s’envolait vers le ciel immaculé pour échapper à des mauvais…

« L »imagination est la reine du vrai, et le possible est une des provinces du vrai »

Baudelaire

« La seule écriture valable, c’est celle qu’on invente…c’est ça qui rend les choses réelles »

Hemingway

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